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NEWSLETTER 21, May 2006

Expansion de l'industrie textile asiatique en Afrique

Des travailleurs confrontés au pire

Pris dans une concurrence intense pour attirer les investissements étrangers, les Etats africains leur proposent toute une batterie de mesures incitatives : absence de droits de douane sur les importations, exonérations fiscales, assouplissement du droit du travail. Les firmes ont également été encouragées à s'installer sur le continent par le Government's African Growth and Opportunities Act (AGOA), voté aux Etats-Unis, et qui donne aux produits fabriqués en Afrique un libre accès au marché américain.

Photo : Des ouvriers dans une usine de jeans au Lesotho.

L'Ouest et le Sud du continent sont donc devenus très attractifs pour l'industrie textile mondiale depuis l'an 2000, en particulier pour les taiwanais et les autres producteurs qui alimentent le marché mondial. Pouvant agir quasiment sans entraves, ils profitent de coûts très bas et d'une productivité très forte, en reversant une très faible part de leurs bénéfices au pays hôte, que ce soit sous forme d'emplois décents ou de versements fiscaux. Si les mesures d'incitation aux investissements étrangers ont bien entraîné certaines créations d'emploi, l'abandon du système de quotas de l'Accord Multifibre a désormais atteint de plein fouet les unités produisant pour les acheteurs internationaux, et ces usines susceptibles d'être très rapidement délocalisées ne versent que des salaires de subsistance à des ouvriers travaillant dans de très mauvaises conditions sanitaires. Tout en se substituant aux industries domestiques, l'industrie textile mondiale n'apporte aucune réponse à la pauvreté en Afrique.

Les femmes représentent en moyenne 80% des employés du secteur de la confection en Afrique de l'Ouest et du Sud. Elles y subissent une exploitation aggravée salaires de misère, heures supplémentaires obligatoires, locaux malsains et violences morales, physiques et sexuelles.

Les syndicats remportent des victoires sur certains sites. Mais ils se heurtent à un droit du travail limité et à des entreprises peu désireuses de signer des accords de reconnaissance. Les travailleurs ont souvent peur de rejoindre les syndicats par crainte de perdre leurs emplois et les responsables syndicaux manquent cruellement de formation et de matériel.

Soutenir les syndicats africains du textile

En mai 2005, la Fédération Internationale des Travailleurs du Textile, de l'Habillement et du Cuir (FITTHC) et SOMO (Centre de Recherche sur les Entreprises Multinationales, siégeant à Amsterdam) se sont rendus au Swaziland pour animer un groupe de travail sur les conditions rencontrées dans les usines détenues par des sociétés asiatiques en Afrique de l'Ouest et du Sud. Ces usines produisent massivement pour des groupes de distribution internationaux tels que Wal-Mart. L'atelier regroupait des délégués ou des responsables syndicaux venus de neuf pays d'Afrique de l'Ouest et du Sud comme de Taiwan, des chercheurs et des chargés de campagne venus d'Afrique du Sud, du Kenya, d'Europe, des Etats-Unis et d'Asie.

La rencontre s'est avérée être une excellente occasion d'échanger des informations et de développer la collaboration entre participants tout en intégrant les derniers développements de la situation africaine aux campagnes d'action mondiales. Certaines organisations asiatiques ont en particulier décidé de soutenir leurs consoeurs africaines. Les délégués du personnel ont évoqué à de nombreuses reprises les mauvais traitements verbaux et physiques subis par les employés, les heures supplémentaires obligatoires, les bas salaires et les entraves à l'action syndicale. L'histoire de l'usine Tri-Star, propriété en Tanzanie d'un investisseur asiatique, donne ci-dessous un exemple d'informations partagées lors de ce rassemblement.

Tri-Star in Africa

"Sur l'invitation du gouvernement africain, et réalisant ainsi un nouveau projet d'investissement pour le groupe Tri-Star, j'ai lancé une très vaste opération dans certaines régions d'Afrique, en particulier pour tirer parti du Government's African Growth and Opportunities Act (AGOA) qui supprime tout quota ou droit de douane pour les exportations de vêtements vers les Etats Unis, et pour pouvoir produire des articles à des prix très attractifs."

Deshabandu Kumar Dewapur, PDG de Tri-Star, Sri Lanka, cité sur
www.lankae.com/lankae/yellowpages/Tristar/abroad.htm

Tri-Star est une firme textile sri lankaise qui a fermé nombre de ses usines locales pour les installer en Afrique ces dernières années afin de profiter des mesures d'incitation à l'investissement telles que l'AGOA, qui institue des préférences commerciales avec les Etats-Unis. Ici aussi, elle a fermé quand cela lui convenait, sans considération pour les conséquences pour son personnel, ni pour l'économie des pays hôtes.

Installée dans l'Athi River Export Processing Zone, au Kenya, l'usine Apparels Tri-Star a bénéficié d'une exonération fiscale pendant dix ans. Selon la Commission Kenyane des Droits de l'Homme, les employés y souffraient du manque d'espace de travail, d'une ventilation et d'équipements de protection insuffisants et de harcèlement sexuel. En août 2001, une grève a éclaté: après celle-ci, plusieurs employés ont été sommairement renvoyés. Une fois la période d'exonération écoulée, Tri-Star a mis fin à ses activités au Kenya.

En Ouganda, Apparels Tri-Star a commencé de produire en 2002 et son expansion se poursuit. Un joint-venture d'un montant de 20 millions de $ US a été réalisé avec ISIS Pacific Capital Inc., société textile siégeant à New-York, pour installer une unité de filature, de tissage et de teinture sur son site de Bugolobi (Kampala). En 2004, la FITTVC a porté plainte auprès de l'Organisation Internationale du Travail contre le gouvernement de l'Ouganda pour refus de reconnaissance du syndicat national Uganda Textiles, Garments, Leather andAllied Workers' Union par Tri-Star. La direction l'a finalement reconnu fin 2005.

En Tanzanie, le groupe Tri-Star a installé son usine Star Apparels en 2003, dans la zone d'exportation de Dar Es Salaam. Sa capacité de production est de 6000 pièces par jour, principalement des shorts, des pantalons et des jupes produits pour des sociétés telles que Wal-Mart (Etats-Unis).

Le personnel de Star Apparels, principalement constitué de femmes, a atteint le millier fin 2004. Lors d'une visite faite par une association de chercheurs spécialisés dans le domaine du travail, l'usine était équipée d'un éclairage et d'une ventilation convenables, les postes de travail semblaient confortables, les procédures de sécurité visibles. Les équipements nécessaires aux repas et aux soins étaient disponibles. Le directeur exécutif a alors déclaré que les conditions de travail étaient bonnes en raison des exigences strictes des clients.

Le directeur a toutefois été moins clair quant aux relations de travail, déclarant que " les syndicats " avaient été " à l'origine de certains problèmes " pour Tri-Star au Kenya et en Ouganda. Il se déclarait "ouvert " si jamais ses employés décidaient d'en devenir membres, mais la suite a prouvé qu'il s'agissait de paroles vides de sens.

En 2005, Star Apparels a été placé en redressement juduciaire suite à l'information que la société ne pouvait plus honorer ses dettes. Un mois plus tard et après moins de deux ans d'activité, l'usine a fermé définitivement.

Histoire d'un agent de maîtrise tanzanien

Photo: Edward Seynia Makaranga was a supervisor and workers' representative at Star Apparels, a Sri Lankan owned factory in Tanzania. He shared his stories with participants at an ITGLWFSOMO workshop in Swaziland, in May 2005. Useful Resources on Organising in Africa

Edward Seynia Makaranga était agent de maîtrise et représentant du personnel chez Star Apparels. Selon son point de vue, Tri-Star a cessé de produire et a quitté le pays parce que les travailleurs tanzaniens commençaient à s'organiser. Il raconte ici comment la confiance en l'avenir s'est rapidement muée en une amère déception.

"J'étais l'un des premiers à être embauché comme agent de maîtrise chez Tri-Star. Ce jour-là, j'étais très fier d'avoir trouvé un emploi et l'avenir semblait favorable...

Six mois plus tard, la direction a passé avec les employés des contrats provisoires au salaire minimum de 48 000 shillings tanzaniens (47 $ US) pour un semestre, en promettant aux employés que passé ce délai, ils recevraient une augmentation de salaire et un contrat définitif. Il semblait pourtant curieux qu'en même temps, la direction n'ait autorisé aucun employé à lire le contenu du contrat provisoire et qu'on ait ordonné à tous ceux qui cherchaient à le lire de quitter l'usine.

Passée la période d'essai, la lune de miel n'a pas duré. La vie dans l'usine était devenue très dure. Voici certaines des conditions que les travailleurs avaient à subir:

  • On a ordonné à toutes les femmes enceintes d'écrire une lettre de démission, ce qui permettait à l'usine de s'en débarrasser sans respecter les dispositions légales du congé de maternité ;

  • Le temps de travail a été augmenté d'une heure et demie par jour, passant à 9h30 au total ;

  • Les heures supplémentaires étaient obligatoires et les employés forcés à travailler du lundi au dimanche, sans aucun jour de repos ;

  • Lorsque les employés avaient à travailler de nuit, c'était de 18 heures à 6 heures du matin, après une journée de travail complète. Les salariés devaient ensuite retourner au travail après un repos de trois heures ;

  • Les salariés ne se voyaient accorder aucun congé, et en cas d'obsèques d'un proche une seule journée de repos, sans rémunération, était consentie ;

  • Les jeunes femmes du personnel étaient régulièrement victimes de harcèlement moral et sexuel de la part de l'encadrement en provenance d'Inde et du Sri Lanka ;

  • Les syndicats étaient interdits et s'il était découvert que quelqu'un avait eu des contacts avec un de leurs représentants, il était immédiatement renvoyé sans qu'on lui paye son solde ;

  • Renvois arbitraires et injustes.

Je n'aimais pas ce qui se passait à l'usine. Des camarades auraient voulu me parler des problèmes qu'ils rencontraient parce qu'ils savaient que j'avais de bonnes relations avec le management en tant qu'agent de maîtrise, mais la direction n'a jamais sérieusement pris en compte les questions que je soulevais.

La direction a refusé de laisser les syndicats pénétrer dans l'entreprise et notre rencontre avec eux s'est donc faite en secret, puisque nous craignions de perdre nos emplois. Le 11 septembre 2004, tous des salariés se sont rassemblés dans la cantine pendant la pause café pour discuter avec la direction, afin d'améliorer certaines des conditions de travail
déplorables de l'usine. L'employeur s'est alors mis en colère et a ordonné à tous de quitter les locaux.

Nous n'avons pas hésité et avons rapidement contacté les médias. Des journalistes et des présentateurs de télévision sont venus, nous accordant une bonne couverture médiatique et nous faisant passer à l'antenne, y compris à la radio. Quelques heures plus tard, nous avons accepté de rentrer chez nous, comme l'exigeait notre employeur.

Le lendemain, les salariés ont trouvé la grille fermée. On leur a dit de revenir trois jours plus tard. Quand nous sommes retournés au travail, M. Joggic, Commissaire du Travail, était là. Il a dit aux ouvriers qu'ils devraient nommer leurs représentants pour aller déposer leurs requêtes auprès du Ministère du Travail et de la Jeunesse. C'est de cette façon que moi, Edward Seynia Makaranga, j'en suis venu à représenter les travailleurs parmi 48 autres représentants, bien qu'aussitôt après nous ayons tous été suspendus par notre employeur.

Nous avons consulté les syndicats et commencé à organiser les employés toujours en poste à l'usine. Les syndicats n'étaient toujours pas autorisés dans les locaux. Nous recrutions et tenions nos rencontres à l'extérieur. Après deux mois de suspension nous avons trouvé une lettre sur le bureau du responsable du personnel, disant que nous étions renvoyés.

Deux mois plus tard, après que le syndicat a commencé de faire pression pour faire respecter les droits des travailleurs, l'usine a été fermée. Tous les employés ont été privés de travail sans préavis ni indemnité.

Depuis cette fermeture la vie est très dure pour tous les travailleurs qui y ont perdu leur emploi... Aucun d'entre nous n'avait la moindre épargne puisque nous gagnions très peu. Les plus durement touchés sont ceux pour qui ces salaires étaient le seul revenu familial... Nos rêves d'un avenir meilleur se sont évanouis. Tri-Star nous a bercés d'illusions et beaucoup d'entre nous trouvent leur situation pire encore qu'avant l'embauche à l'usine.

J'ai cherché un autre travail, mais je n'ai pas eu beaucoup de chance. Bien que renvoyé, je m'en sors mieux que d'autres parce que ma femme travaille, mais j'ai un petit enfant et le peu d'argent que ma femme ramène est à peine suffisant pour notre survie. Pourtant je ne regrette pas d'avoir choisi le camp du syndicat contre la direction parce que malgré ses efforts pour remporter mon soutien, j'aurais en définitive perdu mon emploi en même temps que les autres quand l'usine a fermé. Avec le syndicat, au moins, je n'ai pas trahi mes camarades et nous nous sommes efforcés de les protéger de la terrible exploitation que Tri-Star leur faisait subir.

Organiser les travailleurs en Afrique : documents utiles

Un ensemble de quatre publications spécifiquement éditées par la FITTHC pour soutenir l'organisation des travailleurs du secteur textile est disponible en ligne:

" Asian Multinationals in Africa: Information and Strategy Guide " www.itglwf.org/pdf/booklet1.pdf

" Asian Multinationals in Africa: Developing Union Strategy and Capacity " www.itglwf.org/pdf/booklet2.pdf

" A Story of Organising: A Shopfloor Workbook " www.itglwf.org/pdf/booklet3.pdf

" Africa-Asia Labour Networking ," compte-rendu du groupe de travail tenu au Swaziland, May 2005 http://www.cleanclothes.org/ftp/05-Swaziland-report.pdf

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This text in English: Asian Garment Producers Expand in Africa